SI TU PASSES LA RIVIERE- Genevieve DAMAS. Ed Luce WILQUIN. Septembre 2011

Publié le par Lydie Bla

 

 

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 « Si tu passes la rivière, si tu passes la rivière, a dit le père,  tu ne remettras plus les pieds dans cette maison ». C’est sur la menace d’un père à son fils, que débute le roman de Geneviève Damas, une menace, qui au fil des pages, devient une invitation à transgresser l’interdit. François, enfant docilement attaché à un univers familial emmuré dans la violence du silence, l’autisme social, et la marginalité, parcourt, de proche en proche,  le chemin de l’émancipation salvatrice, qui le mènera à fouler de manière définitive le sol de l’autre rive. Cette  autre rive, enjeu autour duquel  s’articule le texte,  est adossée à un secret, plutôt à plusieurs secrets, enfouis dans le sanctuaire des silences de ce monde essentiellement masculin. Pourquoi Maryse, sa sœur aînée et aimée, a-t-elle traversé la rivière pour ne jamais revenir après une altercation entre le père et le prêtre du village ? Qu’est-elle devenue ? Pourquoi le pont qui liait les deux rives a-t-il été détruit ? Pourquoi ne reste-t-il plus sur l’autre rive que les ruines calcinées d’une habitation?  Où est enterrée leur mère, comment est-elle morte ? Comment est mort son frère aîné ? Trouver une réponse à ces questions, devient la quête de François tout au long des pages, jusqu’à la révélation du secret. La question constitue avant tout, le point de départ d’une émancipation qui devient inéluctable, d’autant plus que François finira par découvrir que ce secret est lié à sa propre histoire.

Les portes de la liberté prennent le terme  d’étapes progressives franchies par François, au fil des liens sociaux qu’il se bâtit, à l’insu de sa famille. Dans le secret, à son tour, des espaces de liberté d’enfant livré à lui-même, dès lors qu’il s’est acquitté des tâches de soigneur de cochons qui lui sont assignées dans la ferme. Il sort peu à peu de sa marginalité, de l’univers circonscrit à la brutalité familiale,  tisse un lien avec le prêtre du village qui lui apprend à lire, se lie d’amitié avec la sorcière du village qui semble en savoir long au sujet de l’autre rive,  découvre l’amour charnel dans les bras d’une femme plus âgée que lui.

Le texte de Geneviève Damas est construit sur des cercles concentriques, qui propagent de proche en proche, la progression de François, vers la révélation du secret, vers l’appel de l’autre rive. Cette autre rive, véritable invite à partir à la recherche de sa  propre humanité, symbolise aussi, la condition humaine qu’il a perdue à son insu depuis toujours, celle dont il s’emploiera  à retrouver le fil.  François n’a d’autre horizon affectif que celui des cochons dont il a la garde, il choisit la truie Hyménée comme compagne aimée de lui. Hyménée, hymen, n’est-elle pas la première, la première étape de sa vie secrète, celle du chemin qui le mènera vers son identité ?

François porte en lui les germes de l'humanité, dans l’étendue de sa dimension, et une seule menace a suffi pour qu’elle se révèle à  elle-même.  Affirmation subtile de la force du sens perpétuel de notre condition, l’idée que peu importe ce qui préside aux destinées, notre déterminant nous ramène inéluctablement à notre soif de liberté, celle qui nous conduit à nous affranchir de toute chaîne.

La voix de François possède les accents de la pureté cristalline de sa quête, celle de l’innocence qui cherche à construire ses blocs, pour aborder sa propre rive. Cette voix porte le roman à elle seule, elle en constitue la richesse. Elle ne nous laisse pas indemne de l’émotion qu’elle contient.

Curieusement, au cours de cette lecture sont revenus l’univers de Mia Couto dans son Accordeur de Silences, mais aussi, et surtout,  l’univers musical de Joy Division marqué par les textes lacérés de Ian Curtis.  

 

Lydie Bla N'Guessan

 

 

Publié dans L'air du temps

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