LE DIABLE TOUT LE TEMPS- DONALD RAY POLLOCK- Editions Albin Michel- 2012

Publié le par Lydie Bla

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Titre original The Devil All The Time

 

Le Diable Tout Le Temps de Donald POLLOCK raconte l’odyssée macabre de personnages au cœur de l’Amérique des « White Trash », dans une période allant de la fin de la 2ème Guerre Mondiale au début des années 60.

La narration lie les personnages les un autres, à leur insu. L’empreinte de chacun d’entre eux, plantée dans celle de l’autre, tel le parfait agencement du hasard : des tiroirs ouverts dans une logique implacable. Le lecteur ici est un témoin privilégié, le seul à avoir une vision globale de cette fresque.

Un vétéran de la 2ème Guerre Mondiale, fantôme de lui-même et des horreurs de la guerre dans le Pacifique, est persuadé que des sacrifices religieux-qu'il veut inspirés de la Bible-sauveront son épouse atteinte d’un cancer. Il accroche à un arbre les dépouilles de ses victimes animales et humaines. Un prédicateur convaincu de son pouvoir de réveiller les morts, assassine la mère de son enfant, sur les conseils de son Némésis en fauteuil roulant, avec lequel une relation homosexuelle est plus que latente. Un couple de sérials-killers écumant les nationales en quête d’auto-stoppeurs, couple dont le leader s’applique à photographier leurs méfaits comme des œuvres d’art. Enfin, le fils du vétéran, qui dans les années 60, commence sa vie avec le meurtre d'une vengeance en besace.

La violence s’inscrit comme le manifeste de leurs actes, violence qui parait gratuite pour le lecteur, mais qui possède le sens que chacun des personnages lui attribue au sein de sa propre hierarchie de valeurs. Elle est une quête qui n’a de sens que pour celui qui la porte, en réparation des blessures faites à sa condition d’être humain. Electrons libres,  "particules élémentaires ", qui ne répondent qu’à l’instant présenté à leurs destins, en réparation à tout ce qui vient les nier en tant que personne: pauvreté oblige, en marge du rêve Américain. Le monde qui les entoure s’est absenté de leur histoire, a rejeté ces  "marginaux " bien loin de ses frontières. Eux s’absentent , à leur tour, de ce monde en construisant leur propre système, leurs propres valeurs. En quête d'un esthétisme qui lui est propre, chacun des personnages s'abstrait du lien social, puise au fon de lui-même, les ferments qui président à sa vie. Chacun d'entre eux, constitue un monde unique, monde dont eux seuls possèdent les clés, en écrivent les règles, en marge du rêve Américain.

En positionnant le début de son roman aux lendemains de la 2ème Guerre Mondiale, Donald Ray Pollock, situe le délitement Américain en amont des crises économiques de la fin de XXème et début du XXIème siècle. Le fait social des Whites Trash, est à repositionner dans son universalité, celle qui réside dans la perte du sens global: celui qui a gommé l’être humain des préoccupations de notre monde. Quelle différence y-a-t'il entre les héros de ce roman et ceux qui ont imaginé les Sub-Primes, si ce n’est la finesse d’une feuille de papier ?

 

Cependant, la beauté de la langue de Donald Ray Pollock contraste avec les ombres portées par ces personnages: elle met en exergue leurs abysses. Ainsi est accentuée le fossé entre leur Odyssée macabre et les codes sociaux affichés par le discours qui fonde le rêve Américain. Si ce roman égratigne le lien social de cohésion, il n’en reste pas moins que la délicatesse de son style, ne fait que renforcer le paradoxe de l’humanité persistante de ces personnages: il sont humains malgré tout. Ce paradoxe interpelle nos consciences. Car en fin de compte, au détour de leur histoire, le lecteur constate que l’amour est au centre de leur démarche violente, qu’il en est le moteur, que c'est lui qui déclenche leurs pulsions de mort. Est-il besoin, à ce stade, de préciser que ces personnages sont proches de nous, qu'ils vivent en nous? Donald RayPollock, à sa manière, ne fait que les rappeler aux termes de leur humanité.

Pour terminer les mots de Jean Genêt suggèrent le roman de Donald Ray Pollock : « Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’’ayant l’amour à l’origine. »

 

Lydie Bla N'Guessan

 

 

Publié dans L'air du temps

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