LA MEMOIRE EST UNE CHIENNE INDOCILE. Elliot PERLMAN.Ed Robert LAFFONT- 2013

Publié le par Lydie Bla

  Titre Original   The Street Sweeper

 

« ..s’ils avaient su dans son entièreté l’histoire qui avait conduit ces trois personnes vers cette portion de rue à cette heure-ci, il se seraient sentis obligés de raconter à tout le monde ce qui s’était passé ici. Raconter à tout le monde ce qui s’est passé ici ». C’est sur ces mots que se termine le roman d’Elliot Perlman: « raconter à tout le monde ce qui s’est passé ici », le cri lancé depuis la profondeur des ténèbres les plus sombres de l’histoire du XXème siècle, le cri incantatoire à l’impérieux devoir de mémoire lancé par une femme torturée par des SS, et condamnée à une mort certaine,  le cri d’une femme repris en chaine par ses compagnons d’infortune à destination d’éventuels survivants de ce camp de la mort qui sera leur dernière sépulture « raconter à tout le monde ce qui s’est passé ici ».  Ce cri est la certitude que la vie finira par triompher de la nuit noire, que ce sacrifice là, est le parent inconditionnel de l’espoir.

Parce que la mémoire est une chienne indocile qui ne se laisse pas convoquer, le cri de cette victime de la Shoah ne nous parviendra qu’au terme d’un long périple, que nous parcourons au fil des pages de ce texte. Texte qui prend parfois la forme d’une enquête historique, parfois la forme d’une chronique. Un roman qui révèle au fur et à mesure les liens qui unissent, à leur insu, tous les acteurs, autour de la Shoah et de la lutte pour les Droits Civiques. A ce titre, la mémoire, en chienne indocile, prend les formes du liant aléatoire, susceptible d’accorder des humanités entre elles, et d’affirmer leur parfaite unicité de condition.

 

Si le roman d’Elliot Perlman possède plusieurs clés d’entrée, il en est une incontournable, qui en révèle la démarche audacieuse : la thèse selon laquelle,  l’expérience de la Shoah aurait eu, dans une certaine mesure, une incidence sur le mouvement des Droits Civiques, qui a conduit les Africains-Américains, au prix d’une lutte souvent sanglante et sacrificielle, à arracher une égalité de droits, avec la population blanche du territoire sur lequel l'esclavage les a déportés. Les deux personnages centraux du roman portent cette thèse, deviennent les vecteurs d’une mémoire, qui s’invite dans leur ciel avec l’impudence d’une invitée impromptue. Lamont, Africain-Américain, soumis à un programme de réinsertion de délinquants sortis de prison, à la recherche de sa  fille, se lie d'amitié avec un survivant de la Shoah,  ex-membre des Sonderkommandos. Lamont, qui avant cette rencontre, n’avait jamais entendu parlé des camps de la mort, devient la mémoire vivante de ce vieil homme, qui préfère lui transmettre la Menorah familiale, plutôt que de la transmettre à ses propres enfants. Adam, professeur d’histoire à l’université de Columbia, fils d’un avocat juif ayant milité et travaillé pour le mouvement des Droits Civiques, part à la recherche d’éléments démontrant que des soldats Africains-Américains ont participé à la libération des camps de la mort. Contrairement à ce qu'affirme l’histoire officielle de l’Amérique Blanche, qui niait le moindre rôle de ces soldats dans la libération des camps de la mort. L’objet inconscient d’Adam est certainement de poursuivre l’œuvre de son père, en rendant aux Africains-Américains une nouvelle dignité, contenue dans la contribution qu’ils ont apporté à la victoire du monde libre.

Si au moment où commence le roman, ces deux personnages sont en quête du sens qu’ils pourront donner à leur vie dévastée de problèmes personnels, cette mémoire indocile, à travers le devoir qu’elle leur impose, porte en elle, et pour eux,  les vertus du dépassement. Elle les tire de l'isolement, de la mort sociale dans laquelle leur vie s'était installée. L'ittinéraire de ces deux hommes suggère qu'il n'est nulle vie sans mémoire.

 

La lectrice, ou le lecteur de ce roman n’oubliera jamais le cynisme qui a accompagné le destin des Africains-Américains, au milieu d’une société qui avait inscrit tous ses fondements dans l’égalité des hommes entre eux. Une société qui après leur avoir retiré leurs droits inaliénables, les dépouille du statut de héros qu'aurait pu leur accorder l'histoire.

La lectrice, ou le lecteur gardera toujours en mémoire le cynisme des nazis, dans le soin pris, à faire exécuter leur œuvre macabre, par des membres de la communauté qu’ils avaient décidé d’exterminer, en exerçant sur eux un chantage sur la vie.

L'une des audaces d'Elliot Perlman, est d'avoir choisi, pour témoigner de l'horreur humaine que fut la Shoah, trois hommes, que leur chemin a relégué au rang de parias: un ex-détenu abandonné de tous, un ex membre des Sonderkommandos, en phase terminale de son cancer, et un enseignant de Colombia sur le point d'être licencié. 

 

L’acuité du roman d’Elliot Perlman, prend ici la force dévastatrice qui est sienne en ces quelques mots venus d’un très lointain passé « Raconter à tout le monde ce qui s’est passé ici ». J’espère avoir pris ma part et vous dis à mon tour, au nom de cette mémoire indocile : « raconter à tout le monde ce qui s’est passé ici ».

 

Lydie Bla N’guessan

 

 

 

Publié dans L'air du temps

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