AL CAPONE LE MALIEN- ROMAN DE SAMI TCHAK

Publié le par Lydie Bla

 images DIEGO

diego Rivera

 

PARTI PRIS AUTOUR D’UN TEXTE

 

 

René journaliste, occidental, part faire un reportage à Niagassola, en compagnie de Namane Kouyaté, ancien diplomate, gardien du Sosso-Bala, balafon ayant appartenu à Soumaoro Kanté, Roi du Sosso. C’est à Niagassola que René croise le chemin d’ Al Capone, escroc sans scrupules, avec lequel il entretient une relation hypnotique. René se détourne alors de l’objet premier de son périple pour suivre Al Capone à Bamako, abandonnant Namane et le Sosso-Bala. Il s’aliène de manière définitive à l’univers superficiel, futile, luxueux, débordant de débauche,  dont Al Capone lui ouvre les portes. René, tout au long de ce voyage pénètre deux Afriques, qui  loin de s’affronter,  coexistent, dos à dos. L’une ayant pris le pas sur l’autre. René reste sourd aux appels de Namane, à son chant, l’invitant à ne pas se détourner du Sosso-Bala, symbole de cette Afrique portant fièrement ses valeurs traditionnelles, son essence, contenu et contenant de son histoire, garant de son identité en tant que monde. René fait ainsi  le chemin inverse du Roi de Kahel (Tierno Monémembo ed du Seuil  2008).

Bien plus qu’une critique de l’Afrique moderne post coloniale corrompue d’immoralité, de l’appât du gain facile, Al Capone Le Malien, est avant tout une ode à l’Afrique, berceau de l’humanité,  celle des grands empires, portée par la voix de  Namane, voix prégnante, qui en révèle toute la richesse, la dimension intemporelle. A travers ce texte dense-tant dans son contenu que dans sa forme-Sami Tchak magnifie l’Afrique de Namane, mystérieuse et superbe, celle des  valeurs traditionnelles qui ont porté l’histoire de son apogée, l’histoire de ces civilisations luxuriantes. La superficialité de l’univers d’Al Capone, dans lequel René finit par se vautrer- deuxième partie du roman- renforce, avec l’effet d'un négatif,  la profondeur  de ce que porte Namane.  L’érotisme du chant de Namane porte aux nues l’Afrique, une femme vieillissante, pourtant désirable, mais  dont les atours ne parviennent plus à séduire les jeunes générations, attirées  par de bien plus jeunes écervelées. L’érotisme du chant de Namane, enfin,  est un cri  lancé dans la nuit noire qui se dessine autour de cette Afrique moderne, celle qui se perd de vue, qui se perd dans la « breloque », au milieu d’un monde matérialiste à la temporalité linéaire, monde dégoulinant d’arrogance,  qui ne la comprend pas et n’a pas  pris la peine d’en percer les mystères, à l’instar de René.  La voix de Namane est cependant la certitude urgente que la renaissance de ce continent voué à la dérive, passe de manière exclusive,  par la renaissance de ces valeurs incontournables tombées  en désuétude, celles de ce monde qui avait pourtant  su  se préserver  au milieu de la conquête de l’islam.

Fatou, épouse de Namane, suggérée infidèle et cependant aimée, chérie,  allégorie de l’Afrique, est offerte à René par Namane.  De la même manière qu’il invite René à découvrir le Sosso-Bala, il l’invite à visiter Fatou, à visiter l’Afrique. Le Sosso-Bala est le symbole de la splendeur passée du Roi du Sosso,  réputé invincible, assassiné et vaincu cependant  par Soundjata Keita, Roi du Mandé.  Namane perpétue ainsi la tradition de la défaite propre aux royaumes de l’Afrique Ancienne. Dans cette Afrique, le vainqueur ne détruit jamais les icônes porteurs du vaincu : il se les approprie pour les préserver, se régénérer en elles,  marquant ainsi le respect qu’il porte à son ennemi et  sa volonté de continuer à  le faire vivre.  Le geste de Namane est le signe du désespoir qu’il porte sur cette Afrique nouvelle, celle qui ne retient même plus son attention,  puisqu’il lui préfère un occidental pour préserver le mystère du Sosso-Bala. Ainsi que Soundjata Keita a fait sien les pouvoirs contenus dans le Sosso-Bala, Namane n’offre-t-il pas à l’occident ces mêmes pouvoirs pour mieux assurer de leur continuité ? Confirmant ainsi que l’essentiel réside dans la transmission ? En s’adressant à René  n’exprime-t-il pas, en même temps,  qu’il  fait sien la suprématie de l’occident et  que  l’Afrique moderne  a finit par transgresser le modèle occidental au point d’en inverser les valeurs ?

Si  l’épilogue du roman laisse à supposer de la victoire du monde d’Al Capone sur celui de Namane, il n’en reste pas moins que la manière dont Namane pénètre René à travers le rêve, la manière dont il vient le visiter, s’imposer à lui, s’adresser à son  inconscient pour le bousculer, révèle qu’en réalité, cette Afrique salvatrice d’elle-même est présente au milieu des interstices  de la « breloque », qu’elle continue de l’habiter.

 Ici réside le message de beauté et d’espoir porté par Sami Tchak à travers cette histoire, celle qui confronte l’Afrique avec elle-même, avec les enjeux de son avenir, ceux qu’elle saura ou ne saura pas puiser dans son essence. «  René les serpents pleurent pour de bonnes raisons. Leurs larmes, contrairement au venin qui sème la mort, donnent la vie. René va pleurer pour que la lagune de Fatou se régénère. Moi je suis vieux, elle est jeune, tu es jeune. René va la retrouver et faites rire le nuit. »

Lydie Bla

 

 Sami Tchak-Al Capone le Malien-  Ed Mercures de France 

Publié dans L'air du temps

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